« Je veux voir le Directeur », dit-il avec une telle détermination tranquille, que la personne, qui faisait office de secrétaire, gardien, planton à l'entrée des locaux de la toute nouvelle station de télévision locale, ne parvint pas à lui résister.
Celui qui formulait cette exigence était un jeune homme que son grand-père avait envoyé pour réparer un outrage dont il estimait avoir été victime. Nous étions au tout début de cette belle expérience que l'on a appelé « la télévision de proximité ». L'enthousiasme était grand d'entendre la parole, sa propre parole, sa langue, rendue à son honneur bafoué.
Donc, le grand-père de ce jeune homme, berger de son état, avait fait l'objet de l'un des premiers magazines télévisés. Il avait accepté de parler dans le micro, de prêter son visage aux caméras, mais à la vision du film, il n'avait pas reconnu ses propos et s'estimait victime d'une déloyauté. Le petit-fils venait demander justice et réparation.
Le directeur le reçut, et lui expliqua qu'en rien les phrases du vieillard n'avaient été modifiées : pour le prouver, il proposa de projeter en sa présence les rush et le montage diffusé, afin qu'il puisse les comparer.
Rendez-vous fut pris et, quelques jours après, la cour de justice s installa devant les écrans de contrôle. D'un côté l'équipe de la station, de l'autre le vieux berger et sa famille.
Après la projection, le Directeur, rassuré, dit : « Vous voyez bien que c'est exactement la même chose, nous avons juste coupé vos silences, parce que c'était trop long… » Le berger répondit, après avoir réfléchi et en le regardant droit dans les yeux avec sévérité :

- « C'est bien ce que je pensais, ça change tout, et vous me faites dire autre chose, comme ça. »

Quand j'entendis pour la première fois Jean-Toussaint Desanti c'était un soir de l'année 1998, au couvent de Vicu, je fus impressionné par la profondeur des silences qui entrecoupaient son discours. Et par leur longueur. Mais, surtout, par leur densité. J'en garde le souvenir d'une force extrême, et l'impression que la pensée habitait ses silences autant que ses paroles.
Par un curieux effet de miroir, pendant ces silences habités par la pensée, j'avais le sentiment que la mienne, entraînée par une connexion invisible mais puissante, tournait plus vite, et surtout tournait mieux.
Et que, peut-être, le philosophe m'offrait ainsi, pendant ces secondes qui semblaient abolir le temps, l'occasion de partager le chemin qu'il ouvrait...    Son silence, désormais, m'accompagne.

Amicus Fidelis

Jean-Toussaint Desanti "les mots du silence" Edité par l'Ecole Normale supérieure Lettres et Sciences humaines en 2003 "Silences"

par TONI CASALONGA